Médecine non conventionnelle : vous avez dit « irrationnel » ?
L’Académie de médecine a demandé l’interdiction d’un colloque au Sénat sur la sécurisation des pratiques de soin complémentaires, qualifié d’irrationnel. Est-ce bien raisonnable ? Reportage sur place.

En ce jeudi 22 janvier, j’avance dans les allées et les couloirs du Sénat, en direction de sa salle Clemenceau, le « Père-la-Victoire » de 1918. Un athée et farouche anticlérical qui, fort d’une formation médicale, manifestait une défiance rationaliste à l’égard des croyances et des superstitions. En particulier lorsqu’elles se donnaient les apparences de la science pour masquer des pratiques relevant du charlatanisme. En gros, ce qu’a dénoncé mardi dernier l’Académie de médecine en demandant l’annulation du colloque où je me rends. Dans son communiqué, elle considère « irrationnel que la représentation nationale puisse cautionner et légitimer des “pseudo-médecines” ou des approches non scientifiquement validées ». L’Académie « réaffirme ainsi son opposition à la promotion de pratiques de soins alternatives », à l’instar d’une tribune publiée la semaine dernière dans L’Express. Cette dernière réclame également l’annulation d’un colloque accusé de promouvoir des pratiques présentant « des risques de dérives thérapeutiques et de dérives sectaires ».
Tribune et communiqué soulignent le caractère intolérable de l’événement, alors que le ministère de la Santé vient de présenter sa « stratégie nationale de lutte contre l’obscurantisme et la désinformation », inspirée par un rapport tout juste rendu à la ministre. Ses trois auteurs - Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve - figurent parmi la soixantaine de signataires de la tribune, « des personnalités et des associations impliquées dans la lutte contre les dérives sectaires et la défense de la rationalité ».
On peut y trouver l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et le sociologue des biais cognitifs Gérald Bronner, des professeurs de médecine et des activistes du web, ainsi que celui que nombre d’entre eux soutiennent depuis des années : Grégoire Perra, figure emblématique de la lutte anti-secte, que l’on peut néanmoins qualifier de « fieffé menteur » et d’ « agresseur sexuel », comme vient de le reconnaître la Cour d’Appel de Rouen, en jugeant cela ni injurieux ni diffamatoire. Raison sensible l’avait déjà prouvé dans une vaste enquête sur cet odieux personnage présenté comme un héroïque lanceur d’alerte. Une méprise révélatrice de notre époque où la désinformation s’avère souvent être là où l’on se targue de la combattre.

Limiter les risques
Enfin arrivé devant la salle Clemenceau, je vais pouvoir prendre connaissance de ce qui se dit et se promeut dans ce colloque, dont quelques-uns des participants ont été présentés dans L’Express selon la fameuse technique du déshonneur par association, peu soucieuse de la réalité. Ils représenteraient la menace justifiant, en application de la loi de 2024 sur les dérives sectaires, une interdiction par les autorités du Sénat et de l’État, qui n’ont toutefois pas réagi. Cette menace serait-elle également incarnée par le président d’une fédération de shiatsu - technique de massage japonaise issue de la médecine chinoise – que je croise à l’entrée ? La promotion de sa discipline n’apparaît en tout cas pas dans le programme.
« Pourquoi et comment sécuriser l’introduction des pratiques de santé ? » Tel est le thème de la journée, lancée à la tribune par la sénatrice Laurence Muller-Bronn, hôtesse du colloque. Elle parle de pratiques de soin plébiscitées par un grand nombre de Français. Il conviendrait donc de limiter leurs risques en offrant « la même garantie à nos concitoyens » que des pays comme l’Allemagne et la Suisse, qui les ont intégrées dans leur système de santé. C’est l’objectif affiché des deux organisateurs : la Chambre nationale des praticiens de santé (CNPS, un syndicat interprofessionnel de pratiques se voulant complémentaires de la médecine conventionnelle) et le GETCOP (groupe d’évaluation des thérapies complémentaires personnalisées).
Il est temps de « passer du hors-piste à la piste balisée ».
B. Payrau
Ouvrant à son tour la journée, Guy Roulier, président de la CNPS, appelle à un « dialogue constructif » en souhaitant que le colloque marque « le début d’un processus salutaire ». Cet ostéopathe y voit une « une opportunité historique de sortir des oppositions idéologiques » dans l’intérêt de patients qui mériteraient mieux que « des querelles de chapelle d’arrière-garde ». Bernard Payrau, son homologue du GETCOP, invite au pragmatisme face au secteur d’activité que représentent ces pratiques de soin dont « beaucoup manquent encore de preuves formelles de leur efficacité ». Doit-on pour autant s’en tenir à « la posture affirmant que ce qui n’est pas prouvé n’existe pas » ? Face à un fait sociétal, l’important serait plutôt de « s’opposer frontalement au risque de perte de chance » grâce à un cadre qui garantisse qu’« une pratique associée ne détourne jamais le patient d’une médecine efficiente confortée par la science ». Bref, pour ce médecin cardiologue et homéopathe, aujourd’hui retraité, il est temps de « passer du hors-piste à la piste balisée ».

Une politique de l’autruche pour un déni de réalité
Après cette introduction, la première intervention est proposée par l’avocate Isabelle Robard. Spécialiste de la défense des médecines dites douces, elle rappelle que ces pratiques de soin ne le sont pas toujours et qu’il convient d’être précis sur la terminologie. Elle écarte ainsi également l’adjectif « alternative », hors du débat du jour, de même que « naturelle », qui n’a « pas de sens », pour leur préférer « complémentaire », « intégrative », mais surtout « non conventionnelle », seul terme juridiquement exact pour désigner des pratiques qu’utiliseraient environ un Français sur deux. Quelque 86 % de la population en aurait même une bonne image, relève la juriste en pointant « un décalage total entre la position de certaines institutions et la vox populi. Un gouffre plus supportable dans un Etat démocratique ». Persévérer dans la « politique de l’autruche » nous maintiendrait dans un déni de réalité face à « un train en marche », avec comme effet prévisible une évasion médicale vers des pays plus accommodants.
Le débat n’est pas “pour ou contre”, mais comment accompagner les citoyens dans ces soins-là.
I. Robard
Isabelle Robard indique que la définition de l’exercice illégal de la médecine n’a pas changé en France depuis 134 ans, un symbole de ce grand décalage face à l’évolution des comportements. Se retrouvent ainsi incluses dans l’infraction les pratiques reconnues et répandues que sont l’ostéopathie et la chiropraxie. La jurisprudence a certes évolué - l’avocate y a elle-même contribué - mais la Cour de Cassation demeure aussi contradictoire. Elle participe encore à cet anachronisme hexagonal fondé sur une répression a priori, comparativement à des pays nordiques qui se contentent de limites à ne pas franchir. Maître Robard souligne que l’important est « ce que fait concrètement le praticien dans son cabinet ». Tout en appelant à « poursuivre et à condamner les charlatans et les escrocs sans aucune concession à leur égard », elle plaide donc pour des mesures de sécurisation de l’exercice de ces pratiques complémentaires, sans attendre de disposer d’un haut niveau de preuve d’efficacité. « Le débat n’est pas “pour ou contre”, mais comment accompagner les citoyens dans ces soins là », conclue-t-elle en interpellant les pouvoirs publics.

Un nouveau paradigme postmoderne
L’orateur suivant, le philosophe Reza Moghaddassi, se dit pour sa part « très heureux de bénéficier d’une médecine qui s’appuie sur la science », refusant de « céder au relativisme » alors que « la vérité ne dépend pas de nous mais du réel et de la logique ». S’il préconise « une articulation juste entre médecine conventionnelle et pratiques non encore validées scientifiquement, ou qui pourraient ne jamais l’être », il rappelle aussi que « tout ne se vaut pas » et que « la science médicale moderne garde une place centrale », à juste titre. Nous n’en sommes pas moins entrés, selon lui, dans « un nouveau paradigme postmoderne » réclamant davantage d’humilité dans le rapport au savoir, car le réel n’y est « plus enfermé dans un seul système de représentation ». Ce qui correspondrait à une médecine toujours scientifique mais aussi humaniste.
Reza Moghaddassi perçoit ce nouveau paradigme comme déjà bien engagé dans la société civile, mais faisant face à des crispations, une violence systémique qui s’exerce au nom de la rationalité. Elle relèverait plutôt du scientisme, laissant croire que la méthode scientifique aboutit à des « vérités sures et certaines ». Et rejetant d’emblée ce qui semble étrange car hors du paradigme occidental matérialiste. Par exemple, l’existence d’une énergie vitale, sur laquelle reposent des pratiques d’origine asiatique comme l’acupuncture. Cela peut nous sembler farfelu ou invraisemblable, mais il n’est pas pour autant sûr que cela soit faux. Le penser relève de la croyance, souligne le philosophe, tandis que certains qui se veulent des défenseurs de la science le prennent pour un acquis, « niant l’esprit même de la science » dont « le présupposé consiste à ne pas préjuger ».
La Miviludes refuse de dialoguer : c’est typique de l’esprit sectaire.
R. Moghaddassi
Des scientistes vont aussi disqualifier - comme le faisaient les obscurantistes - ceux qui pensent autrement par des expressions infamantes, souvent vides de contenu, mais avec une certaine perversion de mots employés à tire-larigot. Notamment « sectaire », qui signifie le refus d’un groupe humain qu’un de ses membres ait des liens avec des non membres. « Le sectarisme peut d’ailleurs toucher la communauté scientifique », et il caractérise « la Miviludes qui refuse de dialoguer : typique de l’esprit sectaire », note Reza Moghaddassi, en rebondissant sur des interventions du public effectuées après l’allocution d’Isabelle Robard. Elles ont dénoncé une mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires ayant pris pour habitude de stigmatiser de façon assez arbitraire. Une arme redoutable pour des professionnels ou des pratiques que l’on ne peut pas incriminer pour un problème concret, constate l’avocate.

Un besoin pour les seniors ?
Consacrée par la nouvelle loi sur les dérives sectaires, la Miviludes est de plus en plus érigée en source d’une vérité indiscutable, établie sur la foi de rapports à charge au contenu pourtant largement invérifiable. Le crédit accordé à un menteur patenté comme Grégoire Perra, considéré comme un témoin précieux, atteste du degré élevé de leur manque de fiabilité. Mais être pointé par la mission - qui ne mène pas d’enquêtes et a pour politique de ne pas interroger les personnes ou les groupes concernées - peut aboutir à un étiquetage sectaire indélébile pour quantités de pratiques.
Dans L’Express, l’ancienne infirmière Valérie Broni s’en voit attribuer un certain nombre, à tort et à raison, sans que l’on puisse pour autant reprocher quoi que ce soit de répréhensible à cette femme devenue consultante en santé intégrative. Elle participe à une table ronde dédiée au parcours de soin chez les seniors, avec à ses côtés un autre intervenant pointé par la tribune, Henri Tsiang. Il enseigne le Qi-Qong - technique de gymnastique méditative chinoise - mais se garde bien de proposer la moindre pratique thérapeutique, contrairement à ce qui est affirmé dans L’Express. Ancien chercheur à L’Institut Pasteur, l’octogénaire déclare en revanche que le Qi-Qong contribue à stimuler le cortex cérébral par la prise de conscience de sa respiration, comme l’expliqueraient les neurosciences. Cela pourrait donc s’avérer utile dans le grand âge, et il est d’ailleurs « pratiqué dans toutes les maisons de retraite en Chine », d’après Henri Tsiang.
La musicothérapie aide à rompre l’isolement et à conserver son identité.
J. de Stoutz
Dans cette table ronde, Julie de Stoutz, présidente de la Fédération française des musicothérapeutes, travaille depuis 15 ans dans des services de gériatrie. Elle parle de l’intérêt de sa pratique qui aide à « rompre l’isolement et conserver son identité », ce que confirment des études scientifiques. Pascale Wehr, médecin coordinatrice dans un Ephad, témoigne, quant à elle, de l’utilité d’un protocole d’aromathérapie dans l’accompagnement de patients très âgés, avec lesquels les gériatres redoutent l’iatrogénie, les effets indésirables de médicaments. On cherche donc à limiter l’usage de ces derniers, ou à en réduire les doses, grâce à des pratiques complémentaires. « Cela répond à un besoin réel des soignants », estime la médecin en s’inscrivant dans une « culture de la bien-traitance », qui conjugue le relationnel et le thérapeutique. Seule, cette séquence du colloque pourrait s’apparenter à une promotion de pratiques de soin, dont l’intérêt s’avère en l’espèce scientifiquement éprouvé.

La sénatrice qui défend « la liberté de se soigner »
« Il n’y a pas besoin de faire la promotion de ces méthodes auxquelles les gens ont recours d’eux mêmes, par bouche-à-oreille », me confie la sénatrice Laurence Muller-Bronn, qui vient de déclarer avoir personnellement constaté « les bienfaits de la musicothérapie » sur sa mère, malade d’Alzheimer. Un point de vue que peut conforter une méta-analyse Cochrane. A la pause déjeuner, je fais la connaissance de la parlementaire qui assure avec sa collègue Corinne Bercier l’accueil de cette journée au Palais du Luxembourg. Depuis une intervention à la tribune du Sénat, où elle s’est opposée, en octobre 2021, à une proposition de loi visant à instaurer une vaccination obligatoire contre le Covid, l’élue alsacienne est quelque peu sulfureuse, et sous le feu des critiques. « On m’a immédiatement taxée d’antivax alors que je ne l’ai jamais été, objecte-t-elle. Je ne m’attendais pas à une telle violence. Tout le monde a pourtant le droit d’avoir ses idées et de poser des questions, sans être censuré. »
Apparentée LR mais élue sans étiquette, Laurence Muller-Bronn se décrit comme « plutôt du côté des faibles, de ceux que l’on veut faire taire », dans ce contexte de la crise Covid où l’on était comme sommé de choisir un camp. Ou assigné à tel ou tel bord, dès lors que l’on était apparue à côté d’une personne déjà affublée d’une étiquette infamante, du genre désinformateur. Cela l’a amené à devenir « la sénatrice qui défend la liberté de se soigner », explique-t-elle, ajoutant avoir découvert que « certains subissent une chasse aux sorcières. On ne peut pourtant pas se priver de ces soins pour accompagner la vieillesse ou dans d’autres situations, comme le montre le film Viens voir. C’est toujours en complément, ou en prévention, mais la Miviludes met dans le même panier les charlatans à pourchasser et les gens sérieux qui s’expriment ici aujourd’hui. Il faut donc encadrer des pratiques qui existent afin que les Français puissent en profiter s’ils le désirent. » En somme parvenir à cette sécurisation qui sera au cœur des débats de l’après-midi. Avec une prise de position inattendue.

Réguler l’addiction
C’est par un parallèle avec le sida menaçant les toxicomanes qui s’injectent de l’héroïne que François Paille, professeur honoraire de thérapeutique et d’addictologie, entame la séquence intitulée « Plaidoyer pour une politique de réduction du risque des pratiques de soins complémentaire ». De façon osée, il invite à prendre acte de pratiques répandues qu’il paraît peu réaliste de penser pouvoir éradiquer, ce qui rend nécessaire d’adopter des mesures afin d’en limiter les risques.
Pour le VIH et les drogués, cela a débuté en 1987 par la mise en vente libre de seringues avant l’instauration, en 1995, d’un système de soin destinés aux usagers, pour finalement aboutir en 2016 à une loi intégrant la notion de réduction des risques et des dommages (RdRD). Elle réaffirme la nécessité de diffuser des outils permettant cette réduction, en laissant une place déterminante aux usagers dans une approche pragmatique de leur addiction, qui répond au besoin de les accompagner et de les soigner. « Si l’on ne peut pas supprimer une activité, il faut faire avec et l’encadrer au maximum pour limiter la casse », résume François Paille, qui pointe aussi l’exemple inverse de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis, dont le résultat fut une maximisation des risques et des dommages. Du whisky frelaté aux autres méfaits de la criminalité organisée.
En addictologue, François Paille propose une politique de santé complémentaire appliquant les principes de la réduction des risques et des dommages.
Adapté aux pratiques de santé, le mot-clé demeure le même : réguler. Et ceci en partant de la réalité du patient et d’une situation que l’on ne peut pas laisser en l’état, même si la fréquence des dérives thérapeutiques ou sectaires est nettement moindre que le risque de s’infecter par le VIH avec une seringue usagée au début des années 1990. Voire de celui actuel de l’iatrogénie, les effets indésirables des médicaments s’avérant plus mortels en France que les accidents de la route, avec 3 000 à 10 000 décès par an, comme le signale au passage François Paille.
Reste que le risque existe aussi avec les méthodes de soin non conventionnelles, et l’addictologue propose donc une politique de santé complémentaire appliquant les principes de la RdRD. Avec une meilleure formation des professionnels, incluant les bases de la médecine pour éviter les pertes de chance liées à une orientation médicale mal adaptée. Ainsi que l’information des usagers, le développement de la recherche sur ces pratiques et leur réglementation dans le cadre d’un parcours de soin intégré qui pourrait passer par la création de « centres-ressources » destinés aux patients souhaitant y avoir recours. Un « espace de RdRD » que François Paille rêverait de voir au sein d’établissements de santé qui ouvriraient une « unité de soins complémentaires et de médecine intégrative ».

Eviter l’alternatif avec un tronc commun
La séquence se poursuit par une nouvelle table ronde dans laquelle intervient le professeur en psychiatrie Fabrice Berna. Vice-président du Collège universitaire de médecines intégrative et complémentaire (CUMIC), il rappelle qu’est entretenue une confusion entre ces dernières et les pratiques alternatives. Or l’ambition d’une médecine intégrative est justement d’éviter l’alternatif. Un risque d’ailleurs limité, si l’on en croit une toute récente étude sociologique, qui compare les prévalences respectives dans le monde. Avec en France près de 40 % de la population qui utilise une médecine complémentaire, tandis qu’environ 2 % aurait un usage strictement alternatif, renonçant ainsi aux soins conventionnels. « Et les gens sont moins bêtes qu’on ne le croit : plus la pathologie est grave, moins il y a d’alternatif, ajoute Fabrice Berna. Cela arrive, mais c’est assez rare. On fait grand battage de cas individuels graves, mais il faudrait une analyse complexe de la situation pour comprendre les raisons. Est-ce dû à un échec thérapeutique, à une mauvaise expérience ou à une absence de médecin ? Si l’on ne trouve pas d’autre réponse, ce choix alternatif n’est pas forcément irrationnel. »
Un tronc commun obligatoire, certifié par un diplôme, permettrait que chaque praticien ait une connaissance minimale de la médecine et du corps humain.
L’objectif n’en est pas moins de réduire le risque par un « compromis pragmatique entre laisser-aller et interdiction ». Mais lors de cette table ronde comme dans la suivante, consacrée à l’exercice de ville, se manifeste d’abord une volonté de « décloisonner et de libérer la parole », essentielle pour Christine Belhomme, présidente du réseau Allié Santé, et co-réalisatrice de Viens Voir. Un film qui met en lumière une médecine intégrative déjà pratiquée dans des hôpitaux ou des centres de soins où elle semble contribuer à mieux prévenir la douleur et à améliorer le bien être de malades.
Dans la salle Clemenceau, Brigitte Pineau, présidente de l’association France Fer Hémochromatose, parle de l’importance des pratiques de soin non conventionnelles pour cette maladie génétique provoquant une accumulation de fer dans l’organisme, dont le seul traitement consiste à effectuer des prélèvements de sang réguliers, autrement dit des saignées. Le besoin d’un complément aidant à préserver une qualité de vie et à prendre en charge la douleur s’exprimerait donc tout naturellement chez les malades souffrant de complications articulaires très invalidantes.
En ces temps d’ “épidémie” de maladies chroniques, la demande d’une meilleure qualité de vie s’avère en fait récurrente auprès des hypnothérapeutes, réflexologues, naturopathes et autres praticiens de plusieurs centaines de méthodes de soin, pour lesquels paraît s’imposer la mise en place d’un tronc commun obligatoire. Cette formation de base appelée de ses vœux par François Paille. Elle fournirait l’assurance, certifiée par un diplôme, que chaque praticien dispose d’une connaissance minimale de la médecine et du corps humain, d’abord afin de pouvoir diriger son consultant vers le médecin et le spécialiste adéquat en cas de besoin. Son pendant médical pourrait être un diplôme de santé intégrative, ne visant pas à enseigner les méthodes de soin non conventionnelles pour les pratiquer mais pour les connaître, et ainsi être en mesure d’éclairer le choix de ses patients voulant y recourir.

Pourquoi l’Académie refuse le dialogue ?
Au terme du colloque, tandis que les organisateurs se réjouissent d’une journée qu’ils espèrent inaugurale d’ « un projet d’intérêt public », je m’entretiens avec un médecin. Il est également favorable à l’élaboration d’un tronc commun pour des praticiens perçus comme des « auxiliaires de soin ». « On a tellement peu de temps disponible et il y a tant à apporter pour la santé qu’il serait précieux de bénéficier de relais, estime-t-il. Je ne comprends pas pourquoi l’Académie de médecine a voulu interdire une telle réunion et refuse le dialogue, alors que l’enjeu est de donner un bon niveau à ces praticiens pour qu’ils puissent correspondre avec les médecins. » Parce que leurs soins considérés comme alternatifs « ne reposent pas sur des preuves scientifiques solides », répond l’Académie dans son communiqué. Je remarque de mon côté que l’évaluation de ces pratiques n’était pas à l’ordre du jour. « Il faudrait bien sûr mettre en place davantage d’essais cliniques, avec les personnes concernées, poursuit mon médecin. Mais l’un des problèmes est que les moyens habituels de preuve ne sont pas vraiment adaptés. »
« L’essai randomisé controlé (ERC) marche bien quand l’effet patient est faible par rapport à celui du traitement, comme avec un antibiotique, précise, loin du Sénat, le professeur Bruno Falissard. Pour la plupart des soins non conventionnels, cet effet patient est important, donc l’ERC fonctionne mal. On doit ainsi utiliser une autre méthodologie, plus qualitative, et avec de l’épidémiologie. Mais pour mettre cela en œuvre, il faut déjà des financements. » Or il n’y en a pas, comme le sait si bien cet illustre chercheur, qui a réalisé quasiment sans moyen les expertises collectives de l’INSERM sur l’hypnose et l’auriculothérapie.
La majorité des décisions médicales ne relève pas d’un haut niveau de preuve scientifique.
B. Falissard
A l’Académie de médecine, Bruno Falissard préside la commission dédiée aux pratiques non conventionnelles, car il en existe une, depuis des lustres. Et si ce biostatisticien convient qu’ « il n’y a pas de médecine sérieuse sans science », il considère aussi que « la pratique médicale ne peut pas s’inscrire uniquement dans un paradigme scientifique. Car la majorité des décisions médicales ne relève pas non plus d’un haut niveau de preuve, même si l’on n’ose pas le dire. »
Egalement membre du CUMIC, où il exprime des points de désaccord mais apprécie de discuter de méthodologie, le professeur Falissard, partisan d’un débat sur ces pratiques de soin, déplore donc que l’Académie ait appelé à l’annulation du colloque avec « un communiqué écrit en urgence sur un coin de table par le conseil d’administration, sans prendre l’avis de la commission concernée et en disant des choses fausses, car l’objet n’était pas de promouvoir des soins alternatifs ». La marque d’un raidissement idéologique qui s’exprime dans cette institution comme dans d’autres hautes sphères de la santé françaises, sous l’influence d’une minorité de tendance scientiste, très agissante.
On semble bien assister à ces crispations décrites par le philosophe Reza Moghaddassi, difficiles à justifier au regard de ce qui s’est réellement dit au Sénat. Peut-être traduisent-elles moins une vigilance rationnelle qu’un refus d’entrer dans un paradigme postmoderne déstabilisant une certaine pensée rationaliste, comme l’observe et l’analyse depuis un demi-siècle Michel Maffesoli, le penseur de la postmodernité - et inspirateur du nom de cette lettre d’information, Raison sensible.
En l’occurrence, les craintes exprimées au nom de la lutte contre l’obscurantisme et la désinformation apparaissent clairement déconnectées de la réalité du colloque. Alors n’était-ce pas irrationnel d’en demander l’interdiction ? Je me demande ce qu’en aurait pensé Clemenceau. Où verrait-il aujourd’hui des croyances se donnant les apparences de la science ?



Merci Brice, un petit pas pour faire bouger les lignes.
Le changement viendra du terrain, de la cité, là où se trouve la réalité, le vécu, même si la science est limitée en moyen pour prouver l'efficacité de ses disciplines complementaires !
Quelle bouffée d’air cet article !
La désinformation n’est pas là où on voudrait nous le faire croire !
Merci merci merci 😊
La seule issue : Former, Informer, Réguler !